Actualités

05 décembre 2011
Le projet Economie Sociale et Solidaire (ESS) Global : une réponse au déficit de communication et de visibilité de l’économie solidaire
Conseil Régional d’Auvergne Sciences de l’homme et de la société par Pascale Delille

L’économie sociale et solidaire souffre d’un déficit de visibilité, pourtant le message qu’elle véhicule correspond à un projet de développement durable dans ses aspects sociaux et économiques. Il devrait répondre aux préoccupations croissantes d’implication socio-responsable des citoyens et des pouvoirs publics mais ce message n’arrive pas jusqu’à eux dans une forme identifiable ou pertinente. Des éléments de compréhension, qui ont aussi donné les bases du projet à développer, ont émergé depuis la 1° réunion du groupe de travail au Luxembourg en 2009, lors des 4° rencontres du RIPESS* international.

Les particularités de la socio-responsabilité de l’économie sociale et solidaire (ESS) versus les critères de RSE (responsabilité sociale des entreprises)

Le terme ESS est très polysémique, les modalités de participation et d’implication des parties prenantes dans les structures de l’ESS sont plurielles (salariés, bénévoles, usagers, consommateurs comme dans les AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne), leur modèle économique est très varié avec une pluralité de ressources et de financements. Mais ces pratiques brouillent les frontières entre le monde marchand, le non marchand, l’économique, le militantisme, le public et le privé et c’est une des grandes caractéristiques de l’économie solidaire. Développer des réseaux coopératifs et solidaires intégrés dans l’activité économique produit le constat qu’il devient difficile de dire où commence le projet social et où se termine l’activité économique car les deux sont intimement liés, ce qui fait la grande différence avec les démarches de responsabilité sociale des entreprises (RSE) qui ajustent quelques axes de développement pour satisfaire à quelques critères, sans remettre en cause leur modèle de développement. Pour l’économie sociale et solidaire, la socio-responsabilité est au coeur du projet économique, elle lui est inhérente et insécable, mais il reste à traduire cette solidarité pour la rendre lisible et évaluable, en particulier pour les consommateurs et les politiques publiques.

Prise de conscience d’un besoin de référentiel de l’ESS et d’outils communs pour mieux communiquer Les pratiques de l’économie solidaire sont moins ancrées par les statuts traditionnels de l’économie sociale (coopératives, mutuelles, associations et fondations) et sont plus orientées vers des finalités sociétales. Elles ont besoin de se formaliser dans un message qui serve de référentiel et qui soit facilement déclinable dans les pratiques. Une des causes du manque de visibilité réside dans le choix volontaire des acteurs de laisser le champs peu défini, le plus ouvert possible, par peur de figer un processus et d’obliger à un alignement jugé jusqu’alors arbitraire. Pourtant la diversité des activités de l’économie sociale et solidaire est avancée comme frein à sa lisibilité et comme une difficulté par les acteurs publics pour financer sereinement ce secteur.

Interactions de l’ESS avec ses parties prenantes Les modalités de distributions jusqu’aux usagers/consommateurs finaux font partie du projet de l’économie solidaire et du commerce équitable et certains revendiquent d’ailleurs l’appellation de commerce équitable de proximité pour des circuits courts comme les AMAP , par exemple. Un distributeur peut devenir un passeur d’information, participant ainsi à une éducation à la consommation responsable, à travers l’explication du choix des différents labels d’agriculture biologique ou de commerce équitable. Ces pratiques n’existent bien évidemment pas dans la grande distribution où pourtant une partie des acteurs du commerce équitable ont choisi de revendre leurs produits : certaines parties prenantes potentialisent la dynamique responsable et solidaire, plus que d’autres, avant d’arriver aux usagers/consommateurs. D’où l’importance d’organiser la visibilité de la chaîne de production pour maintenir la chaîne de valeur de la production à la distribution .

La coopération économique entre acteurs de l’ESS reste peu développée, ce qui limite considérablement les possibilités de cohérence de ce secteur et contribue à morceler sa lisibilité. Les raisons en sont multiples mais beaucoup d’outils soutiennent plutôt le développement d’activités individuelles sous forme de micro- ou petites entreprises, encouragés par les politiques communautaires, plutôt que le développement de projet associatifs ou coopératifs.

Rendre le champs de l’ESS visible et structuré par des partenariats économiques internes L’affiliation à une fédération professionnelle ne suffit pas à produire une cohérence visible du champ de l’économie solidaire. Un véritable développement économique endogène serait nécessaire pour mailler et potentialiser le champ, c’est-à-dire une mise en réseau par des coopérations « fortes », c’est-à-dire des interactions économiques plutôt que des liens faibles de reconnaissance identitaire.

La vision brésilienne et québécoise des réseaux d’économie solidaire présents au forum LUX’09 du RIPESS à Luxembourg, dans l’atelier Communication, présente une coopération entre acteurs qui se structure d’abord en B to B (Business to Business) et se pose en préalable à la constitution d’une vision politique partagée et non l’inverse (Delille P. Terrier C., 2009) : il faut d’abord démontrer la viabilité du projet économique (de sa viabilité sociétale même s’il doit être subventionné) et sa capacité à se fédérer et à se mailler avec ses parties prenantes, y compris (et surtout) avec ses pairs, pour qu’on puisse lui accorder la crédibilité d’ avoir un possible impact dans une transformation sociale. Sinon, on reste dans l’incantatoire utopique qui ne convaincra plus personne.

Les valeurs sociales et solidaires ont du mal à vraiment investir le plan économique et marchand et le modèle d’organisation de la communauté des logiciels libres a été évoqué comme pouvant convenir à l’économie solidaire : pas de projet macro-politiques mais un ensemble de pratiques relativement consensuelles et des communautés de travail qui se forment et se défont au fur et à mesure que la nécessité de développement avance et se modifie, qui fonctionnent sur un mode de travail en réseau et en cooptation, à géométrie variable, avec toute latitude de former de nouvelles communautés affinitaires, si des individus le jugent opportun. Les décisions se prennent au plus prêt de l’opérationnel et il n’y a pas de méta-organisation, qui pense pour tous et décide des orientations.

Le Projet ESS Global est né de ces réflexions : comment accroître la coopération économique des acteurs de l’ESS entre eux et l’interfacer avec leurs parties prenantes (version expérimentale http://www.essglobal.info/fr/)

Améliorer la visibilité et l’efficacité de ce projet par des plates-formes internet collaboratives à la gestion décentralisée au plus près des acteurs, devrait inciter aux projets communs et à la coopération économique. Recenser des bonnes pratiques pour qu’elles puissent essaimer, organiser des formes de coopération, créer des chaînes intégrées de productions socio-responsables et solidaires, en travaillant sur l’interopérabilité des plates-formes, développer l’internationalisation des interactions entre acteurs de l’ESS, devrait augmenter les parts de marché de l’ESS dans l’économie « mainstream ».

Pour cela, de nombreuses actions sont mises en place, avec différents objectifs :

-* politiques pour créer des communautés d’acteurs et de partenaires, diffuser l’information sur les projets dans différents media (communautaires, nationaux ou internationaux) et auprès des réseaux de consommateurs responsables -* économiques pour favoriser des coopérations endogènes ou mutualiser les achats entre entreprises de l’ESS, faciliter le développement local

  • temporels pour respecter le rythme de croissance de l’ESS afin qu’elle reste compatible avec les objectifs solidaires et de consommation responsable. Il convient par exemple d’éviter la pression et la mise en concurrence des maillons faiblement structurés du secteur.

Favoriser le développement local et la couverture durable et fonctionnelle des territoires a aussi été évoquée comme une priorité de déploiement : le travail en réseau et la possibilité d’acheter à distance devrait favoriser l’implantation ou le maintien d’activités traditionnelles ou très spécifiques, dans des zones peu peuplées, rejoignant en cela, le mouvement « Slow food », pour la préservation de la diversité culturelle et économique.

Il apparaît de plus en plus clairement qu’un tissu économique diversifié, peu concentré, est beaucoup moins vulnérable aux crises et préserve le tissu social d’écarts brutaux de l’activité économique solvable. Par contre, les entités qui composent ce tissu économique fluide sont individuellement fragiles et le développement en réseau les protège en partie. Dans des zones faiblement peuplées, le subventionnement public se justifie par une demande insuffisante et maintient une activité qui se rapproche d’un service d’intérêt général (le problème se pose en France dans les mêmes termes qu’au Canada). L’usage des monnaies complémentaires permet d’organiser des péréquations, de supporter une gouvernance participative et d’orienter la consommation responsable.

Le partenariat avec les pouvoirs publics et les usagers/clients /consommateurs : à partir de ces nouveaux outils (informations en ligne, fonctionnalité en réseau), le forum brésilien d’ES a développé une diffusion systématique des appels d’offres publics sur le site et les acheteurs publics sont aussi aidés dans leur rédaction par une meilleure connaissance des possibilités du marché de l’économie solidaire et par la cartographie du site. Ainsi, le classement par thématiques et territoires, avec les informations données sur les capacités de réponses des organisations, aident les pouvoirs publics à élaborer les appels d’offres et leur évitent aussi de coûteuses études de marché. Les acteurs peuvent répondre en créant des groupements momentanés d’entreprises, pour « faire masse » et il est aussi plus facile de trouver des sous-traitants en interne partageant les mêmes valeurs, en cas de pic d’activité.

Participation des usagers : la géolocalisation des productions de biens et services draine les consommateurs responsables au plus près de leur bassin de vie. De nombreuses possibilités de circuits courts producteurs-consommateurs se dessinent aussi à travers cette configuration, avec des achats groupés qui permettent de réduire les coûts ; et un commerce électronique, qui permet de réduire les lieux de dépôts-ventes des produits. Les québécois éditent régulièrement un catalogue « Acheter solidaire » qui regroupe thématiquement les offres de produits disponibles à la vente. Une visibilité accrue (traçabilité sociale) des conditions de production et de l’organisation sociale autour de la prestation de services, devrait faciliter la consommation responsable des usagers de la plate-forme et des pouvoirs publics.

Le respect de la diversité des outils et des pratiques a été plusieurs fois évoqué, pour installer l’idée qu’il fallait se garder de vouloir uniformiser les outils et de se développer tous sur le même modèle, mais bien plutôt travailler sur l’interopérabilité des outils et l’articulation de référentiels différents. La préservation de la diversité économique est une condition favorable à la survie des systèmes, ainsi que l’organisation décentralisée et en réseau. Il apparaît aussi important de travailler sur les plus petits dénominateurs communs et un thesaurus partagé, pour pouvoir faire dialoguer les systèmes. Les outils du web sémantique apparaissent comme une opportunité pour organiser l’interopérabilité des systèmes grâce à la norme SKOS/RDF, et créer une ontologie spécifique de l’ESS.

L’enjeu est donc, quel que soit la logique interne des sites partenaires, d’être capable d’exprimer dans un vocabulaire commun les informations à partager : structures, personnes, événements, thématiques...

L’ambition du projet ESS Global, dans le cadre du RIPESS* international est de rendre visible et de faire dialoguer au service de la co-responsabilité sociétale et de la « bio-diversité » économique, des chaînes intégrées d’ESS entre elles et avec leurs parties prenantes.

Le projet auvergnat de plate-forme d’échanges solidaires (PES) réunissant plus d’une trentaine de structures et têtes de réseau, initié par le CREDIS et co-financé par le Conseil Régional d’Auvergne, a relancé une dynamique ascendante d’enrichissement du réseau français BDIS (http://www.la-bdis.org/-Le-BDIS-en-region-.html) Ce projet s’intègre dans la dynamique portée par le groupe de recherche Communication et solidarité, de l’université Blaise Pascal, depuis la conception de l’atelier Communication de l’ESS, lors des rencontres du RIPESS, au Luxembourg en 2009 jusqu’aux récents séminaires sur la création d’un pôle d’innovation sociale en Auvergne.